Après la défaite (1-4) de la République Dominicaine face à Haïti, le président dominicain Luis Abinader a décidé d’interdire ses stades à Haïti . Une décision controversée qui a par ailleurs fait plier l’échine à l’ambassade d’Haïti en République dominicaine qui s’est désolidarisée des joueurs haïtiens au nom de la souveraineté de la République voisine. Une position polémique qui fait couler beaucoup d’encre.
FOUYE RASIN NOU, 2 octobre 2026_ La victoire des Grenadiers face à la République dominicaine, le 1er octobre au stade olympique Félix Sánchez de Saint-Domingue, dans le cadre de la Ligue des Nations de la Concacaf, a rapidement dépassé le cadre sportif.
Avant le coup d’envoi, des incidents avaient effectivement été signalés aux abords du stade. Selon plusieurs médias dominicains, des mouvements de foule et des tentatives d’accès ont été constatés alors que les billets étaient épuisés. Une porte du stade aurait également été endommagée. Après la cinglante défaite, l la e ministre dominicain des Sports, Kelvin Cruz, a qualifié ces faits d’« inacceptables » et annoncé que la sélection haïtienne ne pourrait plus disputer de rencontres dans les installations sportives dominicaines.
Dans ce contexte, la décision a été présentée par les autorités dominicaines comme une réponse aux incidents survenus autour de l’enceinte sportive. Parallèlement, la polémique suscitée par les propos de Wilson Isidor a donné à l’affaire une dimension supplémentaire dans le débat public.

C’est dans une vidéo diffusée après le match que l’attaquant haïtien a déclaré : « L’Hispaniola est Haïti. Haïti est ici. » Dans les images rapportées par la presse dominicaine, le joueur désigne d’abord le sol, puis son maillot de la sélection haïtienne. La vidéo a ensuite largement circulé sur les réseaux sociaux et dans les médias dominicains.
À la suite de cette victoire, la déclaration a provoqué de nombreuses réactions en République dominicaine. Elle a notamment été interprétée par certains responsables et commentateurs dominicains comme une remise en cause de la souveraineté du pays. Le président de la Fédération dominicaine de football, José Deschamps, a ainsi qualifié les propos de « manque de respect à la souveraineté nationale » et annoncé que la Fedofútbol entendait porter l’affaire devant la FIFA et la Concacaf.
Sur le terrain, Haïti avait livré une prestation largement victorieuse. Louicius Don Deedson a ouvert le score à la 9e minute, avant que Wilson Isidor ne signe un doublé aux 51e et 67e minutes. Yassin Fortuné a ensuite inscrit le quatrième but haïtien à la 76e minute, tandis que la République dominicaine avait réduit l’écart par Dorny Romero à la 55e minute.
C’est donc dans cette succession d’événements que la controverse a progressivement pris une ampleur dépassant le seul cadre sportif. Les incidents survenus avant la rencontre, la large victoire haïtienne, puis la déclaration d’Isidor après le coup de sifflet final ont placé cette rencontre au centre d’un débat beaucoup plus large.
Dans la foulée, le président Luis Abinader a apporté son soutien à la décision de Kelvin Cruz. Interrogé par des journalistes, le chef de l’État a confirmé que la position exprimée par son ministre des Sports correspondait également à celle du gouvernement dominicain.
L’enchaînement des événements laisse ainsi planer une interrogation sur la portée réelle de cette décision, alors que les incidents survenus autour du stade et la polémique née des propos de Wilson Isidor sont intervenus dans un laps de temps particulièrement court.
Cette controverse intervient par ailleurs dans un environnement bilatéral particulièrement sensible. Depuis des décennies, les relations entre Haïti et la République dominicaine sont traversées par des questions liées à l’histoire, à la frontière, à l’immigration, à la nationalité et aux rapports entre les populations des deux pays.
Dans le même contexte, une déclaration publiée sur les réseaux sociaux par le communicateur et entrepreneur dominicain Santiago Matías, plus connu sous le nom d’Alofoke, a également suscité une vive indignation. Le 2 octobre 2026 , soit 89 ans après le massacre des Haïtiens en République dominicaine ( le massacre du persil) , dans une publication sur son compte X, il a écrit : « Invadimos Haiti, instalamos hoteles en sus playas, controlamos el comercio y los convertimos en nuestros esclavos como lo son en esta parte de la isla. », soit : « Nous envahissons Haïti, construisons des hôtels sur ses plages, contrôlons le commerce et les transformons en nos esclaves comme ils le sont dans cette partie de l’île. »

Ces propos, qui évoquent explicitement une invasion d’Haïti, le contrôle de son commerce et la réduction de ses habitants en esclavage, ont suscité l’indignation dans le contexte déjà tendu entourant la rencontre. Ils interviennent alors que les déclarations d’un joueur haïtien ont, de leur côté, été présentées par certains responsables dominicains comme une atteinte à la souveraineté nationale.
Cette déclaration illustre par ailleurs le niveau de tension atteint dans certains échanges publics après la rencontre.
Dans cette atmosphère déjà particulièrement tendue, une autre déclaration attribuée à l’ex-consule générale d’Haïti , Judith Exavier présente à Saint-Domingue a également provoqué une profonde indignation. Elle aurait demandé que des sanctions soient prises contre la star de la sélection haïtienne , Wilson Isidor pour ses déclarations. Pour une partie du public haïtien, cette prise de position constitue une honte absolue, notamment parce qu’elle intervient au moment même où les relations entre les deux peuples sont particulièrement sensibles et où les propos de plusieurs acteurs sont scrutés avec attention.
Au-delà du désaccord politique ou sportif, cette déclaration soulève également une question d’image et de responsabilité lorsqu’une diplomate haïtienne prend publiquement position dans un contexte aussi sensible. Elle doit toutefois être distinguée de la position officielle de l’État haïtien, qui s’est exprimé par l’intermédiaire de son ambassade à Saint-Domingue.
Face à cette escalade verbale, l’ambassade d’Haïti à Saint-Domingue a, à son tour, pris officiellement position. Selon plusieurs médias dominicains, l’ambassade d’Haïti en République dominicaine, dirigée par l’ambassadeur Emmanuel Fritz Longchamp, a publié le 2 octobre une note de clarification dans laquelle elle se désolidarise des déclarations de certains joueurs de la sélection haïtienne.
La représentation diplomatique précise que ces propos, tenus dans le contexte émotionnel de la compétition, ne reflètent pas la position de l’ambassade ni celle du gouvernement haïtien. Elle réaffirme par la même occasion son respect de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et des institutions de la République dominicaine, rappelant que les deux pays partagent l’île d’Hispaniola tout en étant deux États souverains aux frontières internationalement établies.
Cette mise au point officielle est importante dans le contexte actuel. Elle établit clairement une distinction entre les déclarations individuelles faites dans le cadre d’une rencontre sportive et la position institutionnelle de l’État haïtien. L’ambassade a également rappelé que la rivalité sportive ne devait pas détériorer les relations de bon voisinage et de respect mutuel entre les deux pays.
Cette position fait écho à celle de l’ancienne consule générale d’Haïti à Santiago, Judith Exavier.
Selon une publication de la page Facebook Balhinfo Plus, Mme Exavier refait l’actualité près de sept ans après son interpellation à Jimaní-Malpasse, en décembre 2019. À l’époque, Mme Exavier se trouvait à bord d’un véhicule faisant l’objet d’un avis de recherche de la Drug Enforcement Administration (DEA) des États-Unis.
Selon des informations publiées alors dans la presse dominicaine, le véhicule aurait été associé à José Bernabé Quintero, dont le nom était cité dans le cadre des investigations liées à César Emilio Peralta, dit « César el Abusador ». En janvier 2020, le ministère haïtien des Affaires étrangères avait mis fin à ses fonctions au consulat de Santiago.
En octobre 2026, son nom revient dans l’actualité dans un contexte distinct, autour d’une demande de suspension visant le footballeur haïtien Wilson Isidor, après des déclarations faites à Saint-Domingue.
Ce nouvel épisode ajoute ainsi une dimension supplémentaire à une controverse qui, partie d’un match de football, touche désormais à la diplomatie, à la souveraineté et aux relations particulièrement sensibles entre les deux pays.
Par ailleurs, la polémique autour des propos d’Isidor pourrait être examinée à la lumière des règlements des instances internationales du football. José Deschamps a déjà annoncé son intention de saisir la FIFA et la Concacaf, estimant que les propos du joueur pourraient relever de dispositions disciplinaires applicables aux comportements ou messages considérés comme contraires aux règlements. À la date de publication, aucune sanction officielle contre Wilson Isidor n’avait toutefois été annoncée publiquement.
De son côté, à la date de publication de cet article, aucun communiqué officiel du gouvernement haïtien ou de la Fédération haïtienne de football (FHF) répondant à la décision dominicaine n’avait été identifié dans les sources consultées.
Sur le plan sportif, Haïti affiche pour sa part un bilan de trois victoires en trois matches et neuf points dans cette campagne de Ligue des Nations. Cette performance place les Grenadiers au centre de l’attention, alors que les conséquences sportives de la décision dominicaine restent encore à préciser.
Cette affaire rappelle surtout que le football peut, dans certains contextes, devenir le reflet de tensions qui dépassent largement les pelouses. En 2023, la construction d’un canal du côté haïtien de la rivière Massacre avait déjà provoqué une grave crise entre les deux pays et conduit le gouvernement dominicain à fermer sa frontière avec Haïti.
Trois ans plus tard, après la rencontre de Saint-Domingue, le football devient à son tour le théâtre d’une nouvelle confrontation symbolique. Après avoir fermé la frontière dans le contexte de la crise du canal, la République dominicaine ferme désormais ses installations sportives à la sélection haïtienne.
Mais au-delà du football, des déclarations et des réactions qui ont suivi la rencontre, une réalité historique demeure : Haïti et la République dominicaine partagent la même île d’Hispaniola et une histoire marquée par de nombreux échanges, conflits, héritages et influences, notamment africains.
Les frontières peuvent être fermées et les stades interdits, mais l’histoire commune de l’île, elle, ne peut pas être effacée.
FOUYE RASIN NOU (FRN)