Dans la jungle haïtienne, où le lion de l’indépendance fut abattu par ceux qui partageaient son repaire, les vieux réflexes de la trahison semblent avoir survécu aux siècles. Dans un message adressé au peuple haïtien en créole et publié le 3 novembre 2026 sur son compte X, le président salvadorien Nayib Bukele établit un parallèle entre l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, le 17 octobre 1806, et la crise sécuritaire qui ravage aujourd’hui Haïti. En dénonçant ceux qu’il présente comme les héritiers des traîtres ayant contribué à la chute du fondateur de la nation, Bukele ravive une question aussi ancienne que la République : qui dévore Haïti, et qui lui tient la mâchoire ouverte ?
FOUYE RASIN NOU, le mardi 03 novembre 2026_« Dessalines te libere Ayiti, men kèk moun ki te bò kote l te trayi l epi touye l », écrit-il. En français, Dessalines a libéré Haïti, mais certains de ceux qui se trouvaient à ses côtés l’ont trahi et assassiné. Bukele décrit ces hommes comme des individus qui partageaient son langage et ses apparences, mais pas ses principes, préférant leurs intérêts personnels à la liberté nationale.
Pour le président salvadorien, ces « traîtres » n’ont pas disparu. Il affirme qu’ils se retrouvent aujourd’hui parmi les membres des gangs, leurs financiers et leurs fournisseurs d’armes. Il les accuse de faire obstacle à la libération du peuple haïtien et de prolonger les souffrances de la population.

Nayib Bukele met également en cause certains Haïtiens qu’il accuse d’avoir collaboré avec des intérêts étrangers dans le pillage du pays. Selon son message, des acteurs nationaux auraient participé à des activités liées aux armes, aux drogues et au contrôle de territoires, au détriment de la population.
« Èske nou panse etranje sa yo t ap kapab fè tout bagay sa yo san èd moun sa yo? », interroge-t-il. En français : « Pensez-vous que ces étrangers auraient pu faire tout cela sans l’aide de ces personnes ? »
La question est directe. Le président salvadorien met en cause les complicités locales qu’il considère comme indispensables au fonctionnement des réseaux criminels. Il accuse ces acteurs de contribuer aux meurtres, aux vols de maisons et aux exactions qui frappent les communautés haïtiennes, les rapprochant des hommes qu’il présente comme les responsables de la trahison et de l’assassinat de Dessalines.
Difficile, dans ce contexte, de ne pas penser à cette vieille expression haïtienne : « Depi nan Ginen, Ti Nèg pa vle wè Nèg ». Elle traduit avec amertume cette tendance à se combattre entre compatriotes, à se jalouser et à se tirer vers le bas, même lorsque le pays tout entier est en train de sombrer.
Pendant que des familles fuient leurs maisons, que des citoyens perdent leurs proches et que des communautés vivent sous la menace des groupes armés, certains seraient prêts, selon les accusations de Bukele, à sacrifier le sort de leurs compatriotes pour préserver leurs propres intérêts. La patrie devient alors un mot commode dans les discours, mais une réalité bien secondaire lorsqu’il s’agit de défendre ses affaires.
Le président salvadorien appelle les Haïtiens à se mobiliser, à reprendre le contrôle de leurs communautés et à mettre fin à la domination de ceux qu’il accuse de leur imposer douleurs et souffrances. Il précise que les Salvadoriens ne sont pas des envahisseurs, mais des personnes courageuses, à l’image des Haïtiens.
« Nou kapab ede nou bat yo, men nou pa anvayisè », déclare-t-il.
Il réaffirme ensuite le soutien de son pays : « N ap la menm bò kote nou. N ap ede nou reprann peyi nou anba men trèt ki trayi eritaj Dessalines yo. » Le Salvador, affirme-t-il, restera aux côtés du peuple haïtien pour l’aider à reprendre son pays aux mains de ceux qu’il considère comme les héritiers des traîtres de Dessalines.
Bukele conclut par ces mots : « Epi, finalman, Ayiti ap lib. »
En invoquant Dessalines, assassiné le 17 octobre 1806, le président salvadorien donne à son message une portée historique. Il présente la lutte contre les gangs et leurs soutiens comme un combat pour la liberté d’Haïti. Une liberté qui, dans son discours, ne peut être retrouvée tant que ceux qui détruisent le pays bénéficient de complicités parmi ses propres fils.

Et pourtant, Dessalines s’est battu pour libérer Haïti. Deux siècles plus tard, le lion de l’indépendance semble toujours prisonnier d’une jungle où les loups se déguisent en agneaux et où les renards prospèrent sur les ruines de la République. Comme dans les fables de La Fontaine, les prédateurs changent de visage, mais la proie demeure la même : le peuple haïtien. Voilà qu’un président étranger, Nayib Bukele, venu du Salvador, rappelle aux Haïtiens une page de leur propre histoire : la trahison du père de l’indépendance. Quel paradoxe pour une nation qui a conquis sa liberté au prix du sang de ses ancêtres ! Lorsque certains de ses propres enfants contribuent à lui confisquer cette liberté, une question s’impose : Haïti sera-t-elle enfin libérée de ses chaînes, ou condamnée à voir ses enfants devenir les gardiens de sa cage ?
Jean-Pierre Styve/FOUYE RASIN NOU(FRN)