Depuis trois ans, plusieurs quartiers populaires de la capitale haïtienne, Port-au-Prince, ainsi que certaines zones de l’Artibonite, vivent sous le contrôle ou la pression de groupes armés qui sèment la terreur et bouleversent la vie quotidienne de milliers de personnes. Dans des vidéos devenues virales sur les réseaux sociaux, certains habitants tiennent des propos favorables à ceux qui exercent leur emprise sur leur environnement. Ces comportements, parfois rapprochés du « syndrome de Stockholm », soulèvent une question préoccupante sur les conséquences psychologiques et sociales d’une exposition prolongée à la violence.
Fouye Rasin Nou, le 19 octobre 2024_L’emprise des groupes armés sur de vastes portions de Port-au-Prince et leur progression dans d’autres régions du pays ont profondément modifié la vie quotidienne de nombreuses communautés. Dans certains quartiers, la violence ne se limite plus aux affrontements entre groupes rivaux ou aux attaques contre les forces de l’ordre. Elle s’impose dans les déplacements, l’accès aux services essentiels, les relations entre habitants et, plus largement, dans le rapport à l’autorité.
Parmi les comportements qui interrogent figure ce qui est souvent appelé le « syndrome de Stockholm ». L’expression désigne une réaction paradoxale dans laquelle une personne soumise à une situation de menace ou de captivité peut développer un attachement, une forme de loyauté ou de sympathie envers celui qui exerce cette domination.
Dans les quartiers contrôlés par des groupes armés, certains habitants peuvent ainsi tenir des propos favorables à ceux qui les dominent, solliciter leur protection ou éviter de les critiquer ouvertement. Mais ces attitudes ne permettent pas, à elles seules, de conclure à l’existence d’un syndrome de Stockholm. La peur des représailles, la dépendance, la recherche de protection et les stratégies de survie peuvent également expliquer ces comportements.
Le terme « syndrome de Stockholm » est apparu après une prise d’otages survenue à Stockholm, en Suède, en 1973. Il est utilisé pour décrire une réaction dans laquelle des personnes retenues captives ou soumises à une forte domination développent des sentiments positifs ou un attachement envers leurs ravisseurs. Le concept reste toutefois controversé et n’est pas reconnu comme un diagnostic psychiatrique officiel. La Cleveland Clinic rappelle notamment qu’il ne figure pas dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’American Psychiatric Association.

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Il faut donc distinguer l’observation de certains comportements et l’établissement d’un diagnostic. Une population vivant sous la menace d’un groupe armé ne peut pas être considérée collectivement comme atteinte d’un même trouble psychologique.
Les zones sous domination des gangs : un terrain favorable à la dépendance
En 2023 et 2024, les groupes armés contrôlaient une partie considérable de Port-au-Prince. Les Nations unies rapportaient des estimations situant leur contrôle ou leur influence autour de 80 % de la capitale, tandis que certaines sources faisaient état d’une emprise pouvant atteindre 80 à 90 %.
Cette donnée concerne principalement Port-au-Prince. Elle ne doit pas être automatiquement étendue à l’ensemble des zones périurbaines ou à tout le département de l’Artibonite. Dans cette région, cependant, les groupes armés avaient également étendu leur influence, tandis que les violences se propageaient au-delà de la capitale.
Dans les territoires qu’ils contrôlent, les groupes armés imposent parfois des règles, contrôlent certains déplacements, prélèvent de l’argent et interviennent dans des affaires de la vie quotidienne. Ils peuvent également exercer une influence sur l’accès à certaines ressources ou infrastructures.
Lorsqu’une personne ne peut plus compter sur la police, la justice ou les services publics pour assurer sa sécurité, elle peut être contrainte de composer avec l’autorité qui s’exerce réellement sur son territoire.
C’est dans cette situation que certains habitants peuvent chercher à maintenir de bonnes relations avec les groupes armés. Le silence, la coopération ponctuelle ou les marques de respect peuvent alors répondre à une nécessité immédiate : éviter les représailles et protéger sa famille.

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Témoignages de victimes : la désintégration humaine
Hans, 12 ans, fait part de sa confusion :
« Dans mon quartier, les gangs se comportent comme s’ils étaient nos protecteurs, mais je sais qu’ils sont dangereux. Parfois, ils nous donnent des bonbons ou des jeux. Mes amis disent qu’ils protègent notre rue. Mais je me demande pourquoi je devrais respecter ceux qui font tant de mal. »
Marie, une mère de trois enfants, décrit son dilemme quotidien :
« Si je ne paie pas le gang, je ne peux pas sortir faire mes courses. Mais ce qui me terrifie le plus, c’est de voir mes enfants commencer à croire qu’ils sont là pour nous protéger. Je veux leur enseigner autre chose, mais j’ai peur qu’ils se détournent de moi. »
David, 35 ans, évoque sa résignation :
« Je croyais que les gangs nous défendaient, mais j’ai vu trop de gens mourir pour cette fausse protection. Maintenant, je fais ce qu’ils disent, car c’est la seule façon de survivre. »
Paul, 26 ans, ferblantier, témoigne également :
« L’État nous a complètement abandonnés. Les gangs nous donnent de temps en temps à manger. Ils sont très gentils avec moi. Je leur rends parfois service. […] Pourquoi aider la police ? Non, je ne pourrai pas trahir mon bienfaiteur. »
Ces témoignages recueillis par l’équipe de Fouye Rasin Nou montrent des situations différentes. Certains habitants semblent agir sous la peur, d’autres évoquent une dépendance matérielle ou territoriale. Dans tous les cas, ils décrivent une population contrainte d’adapter son comportement à un environnement où l’autorité armée est devenue incontournable.
Le témoignage d’Hans, présenté comme âgé de 12 ans, nécessite une attention particulière. Pour un mineur exposé à un environnement contrôlé par des groupes armés, la protection de l’identité doit rester prioritaire si la publication d’informations personnelles peut entraîner des représailles.
Le « syndrome de Stockholm » : une adaptation face à la violence
Dans le contexte haïtien, certains comportements observés dans les quartiers contrôlés par des groupes armés peuvent être rapprochés de ce concept. Des habitants peuvent présenter certains membres des groupes armés comme des protecteurs, solliciter leur intervention, accepter leur aide ou éviter de les critiquer.
Mais ces attitudes ne signifient pas nécessairement qu’ils approuvent les violences commises.
Lorsqu’une personne vit quotidiennement sous la menace, elle peut modifier son comportement pour réduire les risques. Elle peut apprendre à éviter certains sujets, à respecter certaines consignes, à maintenir des relations avec les personnes qui contrôlent son quartier ou à solliciter leur aide lorsqu’elle n’a aucune autre solution.
La répétition de ces comportements peut donner l’impression d’une acceptation de l’autorité des gangs. Dans certains cas, elle peut surtout révéler une adaptation à la contrainte.
Les chefs de groupes armés peuvent également être perçus par certains habitants comme des figures d’autorité ou de protection. Cette perception ne signifie pas nécessairement que leur pouvoir est considéré comme légitime. Elle peut simplement refléter le fait qu’ils sont devenus l’autorité effective dans certains territoires.
Les facteurs qui renforcent la dépendance à l’égard des groupes armés

Crédit photo : UNICEF/2024/Opota
Le premier facteur est l’affaiblissement des institutions. Lorsque la police, la justice ou les services publics ne peuvent plus assurer une présence régulière dans certains quartiers, les habitants doivent composer avec les acteurs qui contrôlent réellement leur environnement.
Le deuxième facteur est la pauvreté. Selon la Banque mondiale, 58,5 % de la population haïtienne vivait sous le seuil national de pauvreté en 2012. Cette donnée ne constitue pas une estimation de la pauvreté en 2024, mais elle montre la fragilité économique structurelle qui existait déjà avant l’aggravation récente de la crise sécuritaire.
La pauvreté ne suffit pas à expliquer le recrutement de jeunes par les groupes armés. Le chômage, l’exclusion sociale, l’absence de perspectives, la faiblesse des institutions et l’exposition à la violence peuvent également intervenir.
Le troisième facteur est l’absence de perspectives. Pour une partie de la population, notamment les jeunes, la crise sécuritaire réduit encore davantage les possibilités d’étudier, de travailler et de construire un avenir en dehors des territoires contrôlés par les groupes armés.
Le coût humain et psychologique : une société fragmentée
Les conséquences de la violence dépassent les victimes directes des affrontements.
Une exposition prolongée à la violence peut fragiliser les relations entre voisins, les liens communautaires et la confiance envers les institutions. Elle peut aussi contribuer à banaliser certaines formes de violence dans la vie quotidienne.
Les enfants sont particulièrement exposés. Ils peuvent être confrontés aux affrontements, aux déplacements forcés, à la fermeture des écoles, à la perte de proches et, dans certains cas, au recrutement ou à l’utilisation par des groupes armés. Les Nations unies rapportaient déjà en 2024 des cas de recrutement d’enfants par des groupes armés en Haïti.
Peter John, psychologue canadien interrogé à ce sujet par l’équipe de Fouye Rasin Nou, estime :
« Ce qui se passe dans ces quartiers pauvres est une manifestation du syndrome de Stockholm. Ces personnes sont atteintes mentalement et cela nécessite un traitement généralement long, parfois sur plusieurs années, avant qu’elles ne comprennent qu’elles sont des victimes et que les gangs ne sont pas leurs bienfaiteurs. »
Cette déclaration constitue l’analyse du psychologue interrogé par Fouye Rasin Nou. Elle ne doit pas être présentée comme un diagnostic établi de toutes les personnes vivant dans les quartiers concernés.
Les conséquences psychologiques de la violence peuvent néanmoins être importantes. Une personne qui vit pendant plusieurs années sous la menace d’une autorité armée peut développer des réactions liées à la peur, au traumatisme, à la dépendance ou à la nécessité de protéger ses proches.
Une hémorragie nationale : des chiffres alarmants
Les statistiques disponibles au moment de la publication de cet article montrent l’ampleur de la crise.
En 2023, 4 789 homicides ont été rapportés en Haïti, contre 2 183 en 2022, soit une augmentation de 119,4 %. Le nombre de victimes d’enlèvements signalées est également passé de 1 359 en 2022 à 2 490 en 2023, soit une hausse de 83 %.
L’éducation est également durement touchée.
Le 2 octobre 2024, l’UNICEF indiquait que le ministère de l’Éducation avait recensé 919 écoles fermées à travers le pays, soit une augmentation de plus de 20 % par rapport à 2023. L’escalade de la violence avait perturbé la fréquentation scolaire de plus de 300 000 enfants dans les zones concernées. L’UNICEF estimait également que plus de 1,2 million d’enfants et d’enseignants avaient besoin d’un soutien éducatif et de conditions de travail sûres.
Ces données remplacent l’affirmation initiale selon laquelle « près de 500 000 enfants » seraient empêchés de fréquenter l’école, chiffre qui ne correspond pas à la donnée UNICEF disponible au moment de la publication.
Les déplacements internes constituent un autre indicateur de l’ampleur de la crise.
Selon le Round 8 de la Matrice de suivi des déplacements de l’OIM, couvrant la période du 1er août au 4 septembre 2024, 702 973 personnes étaient déplacées à l’intérieur d’Haïti, soit près de 22 % de plus qu’au Round 7. Les attaques armées à Gressier étaient la principale cause de cette augmentation.
Le 2 octobre 2024, les Nations unies indiquaient également que plus de 700 000 personnes avaient été déplacées à l’intérieur du pays et que près d’une personne déplacée sur deux était un enfant. L’OIM estimait alors que les violences avaient contraint plus de 110 000 personnes à fuir leur domicile au cours des sept mois précédents, notamment à Gressier.
L’équipe de Fouye Rasin Nou a rencontré plusieurs personnes déplacées, notamment des personnes ayant fui ou ayant vécu dans des zones contrôlées par des groupes armés, parmi lesquelles Village de Dieu et Delmas 2.
Certaines de ces personnes ont expliqué à l’équipe qu’elles dissimulaient leur identité afin de réduire les risques de représailles. Elles ont notamment déclaré cacher leur Carte d’Identification Nationale Unique (CINU) ou d’autres pièces d’identité susceptibles de révéler qu’elles vivaient ou étaient nées dans des zones contrôlées par des groupes armés.
Elles ont également évoqué leur crainte du mouvement de justice populaire connu sous le nom de « Bwa Kale ». Pour ces personnes, le déplacement ne signifie donc pas nécessairement la fin de la peur : la crainte d’être identifiées, stigmatisées ou prises pour cible peut continuer après leur départ.
Après plusieurs années de violences, les conséquences sociales et psychologiques peuvent être importantes dans des quartiers comme Martissant, Canaan, Croix-des-Bouquets et Gressier, ainsi que dans certaines zones de l’Artibonite, notamment Savien.
Il serait toutefois excessif d’affirmer que toutes les personnes vivant ou ayant vécu dans ces territoires présentent les mêmes troubles psychologiques ou qu’elles reproduiront nécessairement les violences qu’elles ont subies.
Une exposition prolongée à la violence peut néanmoins contribuer à sa banalisation, fragiliser les mécanismes de protection sociale et modifier durablement les rapports à l’autorité.
Repenser l’avenir pour rompre le cycle de la violence
Le débat autour du « syndrome de Stockholm » ne doit pas conduire à culpabiliser les victimes. Il doit permettre de mieux comprendre ce qui se produit lorsqu’une population est contrainte de vivre pendant plusieurs années sous l’autorité de groupes armés.
La sécurité reste une priorité. Mais elle ne peut pas constituer la seule réponse.
Les personnes déplacées doivent pouvoir retrouver leurs quartiers dans des conditions sûres. Les enfants doivent pouvoir retourner à l’école. Les victimes doivent pouvoir bénéficier d’un accompagnement psychologique. Les jeunes doivent disposer de possibilités réelles d’éducation, de formation et d’insertion économique.
La reconstruction du lien social passe également par le rétablissement des institutions. Une population qui a perdu confiance dans l’État ne retrouvera pas cette confiance uniquement grâce à une opération sécuritaire. Elle devra constater, dans la durée, que les institutions peuvent protéger les citoyens, rendre justice et fournir les services essentiels.
Le temps presse. Haïti ne peut pas se permettre de voir une nouvelle génération grandir dans un environnement où la violence devient une norme, où les armes remplacent les institutions et où la survie impose de composer quotidiennement avec ceux qui contrôlent les territoires.
Comprendre les comportements développés dans ces quartiers ne signifie pas étiqueter leurs habitants. Cela permet de mieux distinguer l’adhésion de la contrainte, la sympathie de la peur et le choix véritable d’une stratégie de survie.
La sortie de cette crise nécessitera donc plus que la reprise du contrôle des territoires. Elle devra également passer par la reconstruction des institutions, la protection des populations, la réouverture des écoles, l’accès aux soins et la création de perspectives économiques permettant aux générations futures de ne pas reproduire les mécanismes de violence auxquels elles ont été exposées.
Domond Willington et Jean-Pierre Styve / Fouye Rasin Nou (FRN)